GUEULES SACRÉES
Entre cicatrices et résurrection, le visage devient sacré.
"Face à l'imagerie médicale standardisée, le Polaroid réintroduit l'accident, la matière et l'individu."
Le visage est la première chose que l'on donne au monde. C'est là que tout se joue. L'identité. La beauté. La honte. Le désir. Le lien aux autres.
Depuis toujours, dans toutes les cultures et toutes les spiritualités, le visage porte une dimension sacrée. Il est le lieu de l'identité, de la mémoire et de la rencontre avec l'autre. C'est à travers lui que nous existons aux yeux du monde.
Quand il est atteint, ce n'est pas seulement une apparence qui disparaît. C'est une place dans le monde qui vacille. Un visage abîmé n'est pas seulement une blessure physique. C'est une blessure dans l'identité, dans la relation aux autres, dans la façon d'aimer, de sortir, de se montrer, d'exister, de respirer, de vivre.
Tout se joue alors dans cet instant fragile où un visage bascule, disparaît, puis revient autrement. Entre destruction et réparation. Entre absence et renaissance.
Le geste médical rejoint alors le geste sacré. Réparer un visage, ce n'est pas seulement réparer une peau, un os ou une mâchoire. C'est tenter de rendre à quelqu'un sa place dans le monde. Chaque opération, chaque attente, chaque réveil porte quelque chose d'un rite de passage. Comme une traversée. Comme une résurrection.
Le bloc opératoire devient un lieu de passage. On y abandonne un visage, parfois une part de soi, pour en recevoir un autre. Une vie semble s'interrompre pour laisser place à une autre. Le patient retrouve un visage, mais aussi la possibilité d'habiter à nouveau le monde. Comme une seconde chance.
Photographier ces visages blessés, c'est les regarder comme des survivants. Des êtres revenus de très loin.
Comme Sainte Véronique, patronne des photographes, essuyant le visage du Christ, photographier devient alors un geste de trace. Un geste de mémoire. Un geste presque sacré. Regarder un visage blessé sans détourner les yeux. Garder la preuve qu'il est encore là.
Le flou du SX-70 ne documente plus : il transfigure. Les pansements deviennent des voiles, les draps des linceuls, les lumières des halos. Les pièces anatomiques cessent d'être des preuves chirurgicales pour devenir des reliques.
Ce n'est qu'au cours de ce travail que j'ai compris pourquoi il me bouleversait autant. J'avais moi-même vécu une expérience de mort imminente. Sans en avoir conscience, je photographiais depuis le début cette frontière entre une vie qui s'achève et une autre qui commence.
En photographiant ces femmes et ces hommes franchissant les portes du bloc opératoire puis revenant avec un autre visage, j'ai retrouvé ce sentiment si particulier de bascule. Non pas la mort du corps, mais la fin d'un visage, d'une identité, d'une manière d'être au monde. Puis vient le réveil. Un autre visage apparaît. Une autre manière d'habiter le monde commence.
Je pensais photographier la reconstruction d'un visage. Je comprends aujourd'hui que je photographiais aussi cette possibilité rare et bouleversante de renaître sans mourir.
C'est sans doute pour cela que ce projet m'habite avec une telle intensité.
Nous voici donc en voyage au CHU de Bordeaux, au service de chirurgie maxillo-faciale.
< Travail en cours >